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Le prince de Condé, le regard fiévreux, attendait à la tête de ses escadrons.

Il songeait que la victoire a une odeur. Il la connaissait, cette odeur. De Rocroi à Lens, en passant par d’autres lieux, ce parfum enivrant lui fit escorte dès avant que furent livrées les batailles qui le consacrèrent au point qu’on le nommait le « Grand Condé », le distinguant parmi ses ancêtres ruisselants de gloire eux aussi.

Cette nuit du 6 au 7 avril 1652 serait sienne comme une femme et le jour se lèverait sur son triomphe.

La Cour, réfugiée à Gien, se trouvait à portée de main. S’il la saisissait, et le roi avec elle, le pays serait assommé de stupeur.

Il fallait frapper un coup décisif !

En Guyenne et dans tout le sud-ouest, son armée laissée sur place faisait jeu égal avec les troupes royales.

À Paris, le parti des princes organisait des manifestations populaires contre Mazarin. La chose était bonne, mais point suffisante.

Dans l’un et l’autre cas, si l’on ne reculait point, on n’avançait guère. En outre, le jeune roi se révélait chaque jour davantage un véritable roi et il serait bientôt difficile de faire accroire que Louis XIV se trouvait « l’otage » d’Anne d’Autriche et de Mazarin. Dès lors, la Fronde perdrait son principal prétexte.

Plus grave encore, Anne d’Autriche abandonnait le pouvoir à son fils mais celui-ci conservait toute sa confiance à Mazarin. Ainsi, rien n’était réglé, tout au contraire : on perdait une régente en la direction de l’État, mais on « gagnait » un roi… et conservait Mazarin en même place, et plus légitime encore que par le passé.

Enfin, Turenne était un adversaire de grande valeur, assisté par le comte de Nissac. Ce Nissac ! Il portait chance, ne perdait jamais ses batailles ! Que n’était-il mort, ou resté demi-fou travaillant en les fermes. Et que ne l’avait-il rejoint : avec ce général et son artillerie, la Fronde l’emporterait avec aisance, presque sans lutte.

Décidément, le temps ne travaillait point pour la Fronde !

Il fallait écraser sans pitié aucune l’armée royale. Il fallait tuer, tuer encore, tuer plus que jamais, tuer à tour de bras car un soldat mort ne se remplace point facilement. Tuer, hélas, comme un bûcheron coupe les arbres afin que les troupes de Louis XIV ne se puissent reconstituer. Tuer Turenne, par « accident », mais le tuer. Tuer Nissac et tous ses excellents canonniers qui furent jadis ses soldats et lui apportèrent la victoire.

La politique se fait les yeux ouverts, mais le cœur fermé.

Et cette victoire acquise, il fallait se dépêcher vers Paris en crevant les chevaux sous soi. Prendre Paris, soumettre totalement la capitale, cela permettrait de tenir tout le pays.

Condé observa le premier rang de ses escadrons rangés en ordre de bataille. Les chevaux piaffaient, les visages durs des cavaliers donnaient grande et bonne confiance.

C’est une véritable tempête qui, en pleine nuit, allait s’abattre sur l’armée royale paisiblement endormie.

Sous la tente, couchée sous la paille fraîche, Mathilde de Santheuil ne dormait point.

Le comte de Nissac, nerveux comme un fauve, l’avait quittée peu auparavant, afin de contrôler la garde aux canons. Dommage. Ils avaient merveilleusement fait l’amour et la jeune femme espérait s’endormir sur la poitrine du comte.

À ceci près qu’elle l’aimait trop pour ne point sentir sa nervosité et, plutôt que de le deviner malheureux à ses côtés, c’est elle qui l’avait invité à aller voir ses troupes.

Après s’être habillé en silence, non sans gravité, il lui avait souri en disant :

— La nuit est inquiétante. Le silence lui-même ne me semble point naturel.

— Mais… C’est la nuit ! avait-elle répondu.

Nissac balaya l’objection avec un sourire :

— J’ai servi assez longtemps dans l’armée condéenne pour savoir que ce genre de détails n’arrête point le prince. Tout au contraire, il y trouve inspiration. À y bien réfléchir, il ne rencontrera pas de longtemps situation si favorable.

— Mais le prince n’est point en la région…

— Bien sûr que si ! Je m’appelle Loup, et flaire un autre loup dix lieues à la ronde !

Se penchant vers elle, il posa baiser délicat sur les lèvres de la jeune femme en lui disant :

— Dormez, mon tendre amour. Je veille.

Anthème Florenty se détacha d’un groupe de canonniers qui discutaient autour d’un feu et, le mousquet sur l’épaule, s’approcha du comte.

En raison de l’humidité, Florenty avait couvert son mousquet d’une toile et le comte de Nissac nota ce détail à quoi se reconnaît un très bon soldat. Car outre le pistolet, où il excellait, l’ancien faux saunier et habile chasseur se montrait redoutable au mousquet.

— Tu ne dors pas ? demanda le comte.

Florenty ébaucha une grimace.

— Je n’aime point cette nuit-là, monsieur le comte.

— Alors nous voilà deux !

Ils firent quelques pas, scrutant les ténèbres, puis le comte de Nissac regarda son compagnon.

— Ta femme, tu y songes beaucoup ?

— Elle et les deux garçons qui nous sont venus pendant les trois années de… votre absence.

— Voudrais-tu être près d’eux en cet instant ?

Florenty devina que le comte lui aurait rendu sa liberté, pourvu qu’il la demandât même en cette voie détournée. Mais plusieurs choses l’en empêchaient :

— Monsieur le comte, chez nous, on achève besogne commencée. De plus, je n’ai pas oublié un instant ce que les gens de Fronde ont fait à Nicolas Louvet qui fut un franc camarade auquel j’enseignai l’art du mousquet, et bien jeune pour mourir ainsi. Enfin, je n’oublie point non plus d’où je viens, ni l’endroit d’où vous m’avez sauvé, ni celui où je devrais me trouver en cet instant, les galères.

Le comte haussa les épaules.

— Voilà bien longtemps que ta dette est payée. Mais je crains que tu ne te laisses distraire et y perdes la vie si tu songes à ta femme qui se languit de toi.

Florenty fut surpris.

— Mais elle ne m’aime point, monsieur le comte.

Ce fut au comte de Nissac de marquer quelque surprise :

— Le savais-tu en l’épousant ?

Florenty se sentit désarmé car ce qui à ses yeux relevait de l’évidence lui sembla tout soudainement bien compliqué à expliquer au comte. Il essaya cependant :

— En le peuple, les choses ne se passent point toujours ainsi, monsieur le comte. Ma femme est bien jolie, et bien jeune, j’avais terres et or… Elle m’observe. Elle sait déjà que je ne m’enivre point et ne recule pas devant la besogne. Je ne la bats jamais. Elle m’aime davantage qu’au premier jour mais beaucoup moins que dans quelques années si je ne varie point des bonnes dispositions où elle me trouve. Je crois que…

Il se tut brusquement. Nissac et lui échangèrent un regard. Au loin se voyaient des lueurs d’incendie et l’on entendait un bruit à peine audible mais insistant, lourd et régulier.

Nissac ordonna :

— Fais battre tambour !… Tous les hommes prêts au départ, les chevaux sellés !

— J’y cours !

Dix minutes plus tard, l’artillerie royale semblait sur le point d’achever sa préparation lorsque monsieur de Turenne se présenta au grand galop, hirsute et en chemise dépassant le haut-de-chausses, devant le comte de Nissac :

— Eh bien, Nissac ?

— Exercice de nuit, monsieur le maréchal.

— Exercice de nuit ?…

Turenne scruta attentivement le visage du comte.

— Dites-moi la vérité, général, vous pensez que ces lueurs…

— C’est lui.

— Déjà ?

— En ce moment même.

Turenne réfléchit, puis :

— Dans le doute, mieux vaut faire marcher l’armée.

— Il me semble en effet, monsieur le maréchal.

Monsieur de Turenne donna aussitôt ses ordres et, bientôt, on n’entendit plus en le camp de l’armée royale que cliquetis d’armes, roulements de tambours et sonneries de clairons…

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